J’ai 51 ans, je suis marié et père de deux enfants de 16 et 18 ans (nés en 1992 et 1994) conçus par Fécondation In Vivo dans le cadre d’une Insémination Artificielle avec Donneur. J’ai appris ma stérilité en 1987 au CECOS de Rennes par le Pr Le Lannou. Après une longue réflexion, accompagnés par le Dr Vialard de l’unité de Procréation Médicalement Assisté de la clinique de La Sagesse à Rennes, mon épouse et moi avons opté pour une IAD plutôt qu’une adoption, en n’excluant pas non plus le choix de ne pas être parents.
Ayant informé nos enfants dès le plus jeune âge de leur mode de conception, nous avons pu observer, à chaque étape de leur vie, leur évolution quant à leurs questions concernant ma paternité au regard d’un père naturel et de leur père que je suis pour eux. Dans ce contexte, l’interdiction légale actuelle de connaître le donneur est, pour moi, nécessaire et contribue surtout au positionnement de chacun, père, mère, enfants au sein de la famille.
Après 1994, les progrès de la médecine et les techniques nouvelles auraient peut-être pu nous permettre d’envisager une procréation avec mes « quelques » spermatozoïdes. Dans l’éventualité d’avoir un troisième enfant, nous avions décidé de recourir à la même méthode avec donneur pour d’abord ne pas créer de différence. La question de l’anonymat se pose déjà là : la différence entre un enfant naturel et deux enfants conçus par IAD, et par extension, la différence ou la comparaison entre plusieurs enfants d’une même famille dont le ou les pères biologiques ne seraient plus anonymes.
Enfin, qu’elle est la définition du père. Est-ce celui qui donne en un instant une semence, ou est-ce celui qui assume ses rôles de père nourricier et d’éducateur à vie ?
Et quelle est la valeur du don de la vie dans l’anonymat ? Grande à mon avis et surtout parce que le don anonyme est totalement désintéressé d’au moins toute considération.
Pour l’enfant, du plus jeune âge à l’aube de l’adolescence, le père est celui qui est présent. C’est la référence. Rarement arrive les questions du père biologique. Elles sont, à cette époque, plus liées au questionnement de la conception qu’à l’identité du père biologique : Comment fait-on un enfant ? Comment suis-je né ? Qu’ont fait Papa et maman pour que je sois là ?
A cet âge, nous apprenons à nos enfants comment on « fait un bébé » en leur disant aussi qu’il n’y a pas qu’un seul mode de conception suivant les cas. L’enfant a une réponse, elle est claire, la réalité est évoquée en toute transparence. L’enfant est satisfait. Le fait que la Loi n’autorise pas à connaître le donneur freine toute suspicion de vouloir cacher quelque chose. Pour exemple, ma fille était très fière de dire qu’elle n’avait pas été conçue comme tout le monde. Avec son humour d’enfant, elle disait dès l’âge de quatre ans, qu’avant d’être dans le ventre de sa mère, elle était dans un frigidaire et si quelqu’un lui disait que je n’étais pas son père, elle avait une définition spontanée du père qui mettait un terme à toute interrogation.
A l’adolescence, lors d’échanges conflictuels, l’anonymat évite tout chantage à se tourner vers un père (ou une mère) biologique qui aurait soit le beau rôle ou bien une existence difficile à assumer face à un enfant qui revendiquerait soudainement sa paternité ou sa maternité.
L’éducation n’est pas une tâche facile, pourquoi vouloir la compliquer avec l’identité d’une tierce personne qui n’a jamais existée dans la relation d’abord père-mère, puis parents-enfant alors que la Loi actuelle clôt non seulement tout débat mais évite tout débordements difficiles à gérer.
A l’âge pré-adulte, on ne se pose plus de question, on s’est identifié ou on a trouvé la référence à un père ou une mère qui n’ont plus rien à prouver. Que viendrait faire un étranger dans la cellule familiale ? Pour ce jeune adulte, sa propre conception, souvent oubliée, a néanmoins contribué à une ouverture d’esprit, à une autre vision de l’égalité ou de l’inégalité des chances jusque dans les processus biologiques, à un autre regard sur la différence.
Si aujourd’hui on prône l’égalité des chances, laissons à un parent stérile la chance de l’être à part entière sans risquer d’être discriminé par un donneur identifié.
C’est bien entendu différent dans le cas d’une adoption où l’enfant a, depuis sa conception, une histoire, où il peut souffrir d’un sentiment d’abandon et en rechercher les causes, rechercher ses racines, et qui l’a conçu peut-être quand même dans un acte d’amour.
Pour une procréation avec donneur, c’est tout autre. Les parents ont fortement désiré l’enfant, ils ont dû faire un deuil biologique mais pas humain. Ils conçoivent l’enfant dans des démarches longues, dans un parcours médical pénible semé d’espoirs et de chutes, dans une volonté de donner la vie et d’assumer un rôle parental. Mais qui est le donneur ? Il n’est pas celui à qui on a envie de dire merci dans l’immédiat, il n’est pas de la plus haute importance, il est même celui qu’on a envie d’oublier. Heureusement, on ne le connaît pas. Par contre, nous disons merci à tous les donneurs, car l’un d’entre eux nous a permis d’être parents.
Le donneur, c’est un anonyme qui a été un jour sensibilisé à la détresse des autres, qui a eu envie d’accomplir un acte d’humanité, qui a fait une démarche personnelle pour permettre à d’autres de devenir comme lui parents. Pour avoir rencontré des donneurs ou d’éventuels futurs donneurs de sperme, c’est un acte qu’ils accomplissent dans la discrétion, je dirais même dans l’intimité. Le plus souvent seule leur épouse est au courant, car c’est aussi son choix. Elle n’a pas envie que son mari soit identifié comme « étalon » ou comme un procréateur à tous vents.
J’ai aussi, plus rarement, rencontré des femmes donneuses d’ovocytes. C’est souvent des femmes qui ont rencontré un problème de stérilité chez leur mari ou dans leur entourage proche, ou bien des femmes, parfois un peu militantes, bien sensibilisées à la stérilité féminine. Pour certaines qui font dons d’ovocytes après avoir eu recours à une insémination artificielle, c’est une manière de permettre à leur tour à une autre femme de vivre une maternité, de faire leur propre deuil d’une stérilité familiale. Je n’en connais pas qui feraient une telle démarche si l’anonymat était levé. D’ailleurs peu d’entre nous en connaissent, parce que, même dans un cercle d’amis, elles souhaitent que leur acte reste personnel et anonyme. Il est uniquement un choix de leur couple. En faisant état de leur don, elles prendraient le risque de soulever des débats nourris d’incompréhensions avec ceux et celles qui n’ont pas suffisamment de recul sur la question.
Je cherche à comprendre ce qui peut motiver un tel projet de Loi. Nos politiques connaissent ils bien le sujet pour en débattre ? Ont-ils été personnellement confrontés à la stérilité pour en connaître tous les non-dits ?
Avant de voir les généreux et discrets donneurs déserter les CECOS, de prendre le risque de ne plus satisfaire des couples en mal d’enfants, de voir des enfants perturbés alors que la Loi les protégeait ainsi que leur cellule familiale, je pense qu’il faut questionner les professionnels, leur demander l’avis des donneurs que, seuls, eux ont rencontrés et connaissent. Je pense que réflexion et concertation doivent précéder un vrai débat argumenté à l’Assemblée, si débat il doit y avoir. Car ce type de débat est inutile sinon lui-même stérile, voire destructeur de tout un travail effectué sur du long terme et surtout destructeur de la procréation médicalement assistée.